Vitali Babani : un créateur injustement oublié - par Maïté Penna
Babani : un créateur injustement oublié
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Dans l’annuaire 1914-1915 du Syndicat des Propriétaires, le propriétaire de la double villa La Lune et Le Soleil sise rue Boucher de Perthes, est Vitali Babani, domicilié au 98 boulevard Haussmann à Paris. L’origine de cette double villa a été largement documentée par Elisabeth Justome, Dominique Morel, ainsi que par Françoise Mary dans son livre « Céramique Architecturale à Mers-les-Bains ».
On sait que la villa a été construite pour Ernest Mottheau - négociant en bronzes à Joinville-le-Pont entre 1901 et 1904 - par les architectes Marin et Graf. Mais si Mottheau a commandité la villa, lui et sa famille n’ont pas eu le temps pour en profiter car il décéda le 20 octobre 1905. Sa veuve, Elise Carcanagues, mit la double villa en vente en 1906 ; Vitali Babani l’acheta pour 30.000 f. le 15 novembre 1907. La famille Babani garda les villas jusqu’au 27 août 1920 date à laquelle les villas furent vendues séparément pour 20.000 et 22.000 f.
Mais qui était Babani ?
Une première recherche sur internet donne peu de réponses. On y apprend que Vitali Babani est un Juif Ottoman né à Constantinople en 1858. Babani établit une entreprise à Paris commercialisant des textiles de luxe et des produits exotiques importés, notamment des œuvres d’art, de l’artisanat et des textiles de diverses cultures non occidentales comme la Chine, le Japon, l’Inde et la Turquie.
Cependant, un mémoire de maîtrise soutenu en 2021 par Linsey Labson au Fashion Institute of Technology, State University of New York, apporte un éclairage très important sur ce créateur méconnu et énigmatique. Linsey Labson a puisé dans les archives et les collections des musées pour documenter la Maison Babani et sa contribution à la mode du 20ème siècle. Bien qu’il ait été quelque peu oublié par les historiens de la mode, Vitali Babani est maintenant reconnu comme un créateur novateur du début du XXème siècle.
La mode féminine du dernier quart du XIXème siècle et du début du XXème siècle est fortement marquée par le corset. Emile Oppenheim, qui a fait fortune avec son associé Farcy grâce à ses corsets vendus sous la marque « À la Sirène », a fait construire plusieurs villas à Mers, notamment « La Sirène » sur l’Esplanade de la plage.
Le corset, sous-vêtement rigidifié, a essentiellement deux buts :
- D’une part sculpter la taille pour l’adapter au vêtement porté,
- D’autre part maintenir la poitrine et les hanches comme le montre cette publicité du début du 20ème siècle.
Toutefois, certains créateurs de mode de l’époque, tels Paul Poiret et Madeleine Vionnet, suppriment le corset dès 1906, en créant des robes taille haute qui libèrent le corps féminin.
Le mémoire de Linsey Labson souligne l’importance de Babani dans cette évolution de la mode féminine du début du XXème siècle, notamment par son rôle dans la transition vers des vêtements plus amples et plus confortables, libérant les femmes des contraintes du corset.
Babani est ainsi présenté comme un précurseur du modernisme dans la mode.
La Maison Babani fut fondée en 1894 par Vitali Babani (1858-vers 1942), dont la vie et la carrière restent mystérieuses.
La Maison Babani, située au 98 boulevard Haussmann, s’est d’abord spécialisée dans la vente de textiles de luxe et d’objets d’art importés d’Asie et du Moyen-Orient. Ce commerce d’importation a profondément influencé l’esthétique de Babani, caractérisée par un mélange d’influences orientales et occidentales.
Au début des années 1900, Babani se distingue par ses kimonos, robes de chambre et robes du soir, souvent confectionnés dans des soies chatoyantes et des velours luxueux, ornés de broderies métalliques réalisées avec un point de chaînette unique. Il importait également des kimonos directement du Japon, fabriqués dans ses propres ateliers à Kyoto, ajoutant ainsi une touche d’authenticité et d’exotisme à ses créations.
Vers 1910, la Maison Babani a commencé à produire ses propres vêtements, s'inspirant fortement de la diversité des cultures représentées dans ses marchandises importées. Les créations de Babani étaient réputées pour leur esthétique particulière, utilisant souvent des velours de soie ornés de broderies métalliques complexes. Babani a su tirer profit de la fascination pour l’orientalisme qui imprégnait la mode de l’époque.
L’étude de Linsey Labson met en lumière la relation complexe entre Babani et ses contemporains, notamment Mariano Fortuny et Maria Monaci Gallenga. Si Fortuny est souvent considéré comme ayant exercé une influence majeure, le mémoire suggère que les échanges d’idées et d’influences furent probablement réciproques. Des similitudes stylistiques frappantes entre les créations des trois designers, notamment l’utilisation de motifs de la nature et de broderies métalliques, suggèrent un dialogue créatif intense au sein du milieu de la mode parisienne. L’exposition « Proust’s Muse » au Museum at Fashion Institute of Technology à New York en 2017 a d’ailleurs mis en évidence ces liens, en présentant côte à côte des créations de Babani et Fortuny.
La Maison Babani acquit rapidement une réputation enviable, attirant une clientèle aisée et influente, dont la danseuse Isadora Duncan, l’actrice Katharine Hepburn et la comtesse Greffulhe.
Bien que la maison de parfum ne soit formellement constituée qu’en 1919, la Maison Babani distribue déjà des parfums avant la guerre de 14-18. Les premiers parfums sont inspirés des parfums d’Orient et la verrerie orientale. La Maison Babani est ainsi considérée comme la seconde maison de couture à s’être lancée dans la parfumerie, après Paul Poiret et ses parfums de Rosine. À partir de 1919, les parfums sont présentés comme des « Parfums inconnus d’Orient et d’extrême Orient ». Parmi ceux-ci, on trouve notamment en 1920 :
- Ambre de Delhi, parfum hindou
- Rose Gullistan, parfum persan
- Saigon, parfum chinois
- Shogum, parfum japonais
- Jasmin, parfum coréen
- Yasmak, parfum syrien
Dans Le Petit Journal du 17 août 1927, on peut lire sous la rubrique « Pour être jolie… quelques recettes de beauté » (Gallica) :
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Après la Première Guerre mondiale, la direction de la Maison Babani semble passer progressivement aux mains du fils de Vitali, Maurice (1891-1974). L’esthétique de la marque évolue alors vers des robes du soir en velours, ornées de broderies métalliques et de manches évasées. À partir des années 1920, la ligne de parfums Babani connaîtra un succès croissant, notamment aux Etats-Unis, grâce au partenariat avec la marque de produits de beauté Elizabeth Arden.
La présence de la Maison Babani dans la presse spécialisée diminue dans les années 1930, marquant probablement la fin de son activité de couture. La Maison Babani aurait fermé en octobre 1940 en raison de l’application des premières lois anti-juives sous le régime de Vichy. Une vente aux enchères des magasins eut lieu en octobre 1941.
Linsey Labson conclut en soulignant l’importance de réévaluer la place de Babani dans l’histoire de la mode, en reconnaissant son influence sur ses contemporains et son rôle dans l’émergence du modernisme. Elle appelle également à des recherches plus approfondies sur la vie et l’œuvre de ce créateur oublié.
Maïté Penna
APRIM - Août 2025